NOTES DE LECTURE
Deux ouvrages récents ont retenu notre attention.
Nous commencerons par Les interprétations ésotériques du Coran de Qâchânî, publié en 2009 aux Éditions Koutoubia. Le sous-titre : Les Clés : la Fâtiha et les lettres isolées indique les limites du volume paru. La traduction, les notes et le commentaire sont de Michel Vâlsan. Le texte arabe est publié intégralement, ce qui est à nos yeux le principal intérêt de cette publication. L’ouvrage constitue le premier et unique titre d’une collection intitulée Bibliothèque Traditionnelle, dirigée conjointement par M. Muhammad Vâlsan (qui est toujours directeur de la revue Science sacrée) et d’une certaine Kawthar Moutaib, inconnue par ailleurs.
La parenté avec Science sacrée saute aux yeux : la couverture est blanche et l’on retrouve le format en carré qui est en quelque sorte la « marque de fabrique » du présentateur ; à défaut de tout autre avantage, il présente celui de permettre une impression du texte arabe en marge de la traduction. L’ouvrage paru comporte un Avant-propos par M. Muhammad Vâlsan, une photo de Cheikh Mustafâ (de qualité médiocre si on la compare à celle qui a paru dans le numéro 7 de la revue) et un hommage au « maître calligraphe marocain Belaid Hamidi » mis en exergue d’une façon démesurée, mais significative.
Ce n’est pas seulement l’aspect du volume qui porte ainsi la marque de Science sacrée, mais aussi la notice liminaire relative à la nouvelle Collection : « Les ouvrages qu’elle souhaite accueillir se doivent d’être marqués du sceau de l’intellectualité et de la spiritualité la plus pure, et de se rattacher par conséquent à la connaissance des principes métaphysiques suprêmes. Ils ont vocation à témoigner de la plus haute spiritualité en se fondant sur les différentes formes particulières que peut revêtir la Tradition primordiale pour diffuser sa science sacrée et sa sagesse universelle ». C’est là une présentation incomplète et unilatérale qui ne prend pas en compte l’ensemble des doctrines traditionnelles existantes. De là elle ne peut refléter de manière adéquate ni l’enseignement de René Guénon ni, encore moins, celui de Michel Vâlsan dont l’ouvrage est censé rendre compte. L’usage des superlatifs (la plus pure, la plus haute, suprême) dissimule mal l’inconsistance des conceptions de l’auteur. Cette faiblesse se retrouve dans l’Avant-propos pour ce qui concerne la présentation de l’enseignement vâlsanien et dans la justification du choix des deux textes réunis sous la notion de « clés du Coran » : la Fâtiha et les extraits relatifs aux Lettres isolées. Selon M. Muhammad Vâlsan : « Le présent volume qui s’inscrit dans la perspective d’une réédition complète du travail de Michel Vâlsan sur les Ta’wîlât (interprétation ésotérique), restitue l’intégralité de ces deux études couvrant la première période indiquée (les deux années 1963 et 1964) ». L’auteur justifie ce choix en recourant à la notion de « clés », mais sa démonstration est laborieuse. Nous avons déjà relevé chez lui « une tendance à forcer la vérité dans le sens souhaité »(1). On en trouve ici un nouvel exemple quand il affirme (p. XXI) que la Fâtiha et les Lettres isolées ont « la capacité de contenir le Coran » car si cela est indiscutablement vrai pour la première sourate, les Lettres isolées contiennent uniquement la science du Coran, ce sont « des clés pour la compréhension du mystère de la révélation coranique » (p.40) ; le rapprochement est donc quelque peu artificiel. D’une façon générale, l’adjonction de la Fâtiha ne s’imposait vraiment que si le volume avait inclus l’ensemble des Ta’wîlât. On peut se demander d’ailleurs pourquoi cela n’a pas été fait, car le nombre restant de textes publiés dans les Études n’est pas très important ; est-ce l’état des inédits qui a fait reculer Sidi Muhammad ? Le volume paru donne l’impression qu’il s’agissait, non pas d’inaugurer la publication de l’ensemble des écrits de Michel Vâlsan dans une perspective globale et ordonnée, mais plutôt d’une tentative improvisée de reprendre la main après la parution des Lettres-Isolées du Coran aux Éditions Sagesse et Tradition. Quoiqu’il en soit, nous ne pouvons que déplorer, une fois encore, la manière inadéquate dont est présenté l’enseignement de notre regretté maître.
On trouve (page X) la déclaration suivante : « A partir de juin 1948, (Michel Vâlsan) devint un collaborateur de la revue Études Traditionnelles qu’inspirait précisément René Guénon et à laquelle ce dernier participait activement sous forme d’une production d’articles qui reste sans équivalent, tant sur le plan qualitatif que quantitatif. Jusqu’en 1953, en fidèle disciple, il y publia assez régulièrement ». Comment peut-on écrire des fantaisies pareilles ! René Guénon a dit expressément qu’il n’avait pas eu de disciples et jamais, durant toute sa carrière, Michel Vâlsan n’a prétendu à cette qualité. De surcroît, il apparaît dans ses premières traductions comme un interprète des écrits d’Ibn Arabî, non de ceux de René Guénon auxquels il ne fait guère référence. Si Michel Vâlsan s’était présenté comme un disciple, ce serait plutôt du Cheikh al-Akbar, mais de ce côté l’intimité entre les deux maîtres était telle que l’emploi du terme « disciple » serait tout aussi inconvenant.
Trois pages plus loin, il est dit : « La correspondance que (Michel Vâlsan) sut établir soigneusement entre l’extrême précision de la terminologie guénonienne et la formulation non moins rigoureuse, mais spécifiquement muhammadienne, de l’exposé doctrinal de l’interprète suprême de la spiritualité islamique, le plaça de fait, et sous ce rapport, en véritable "confluent" de ces "deux mers" de la Science sacrée. Aux études akbariennes, dont le rôle de fondateur en occident lui est reconnu par beaucoup, il put ainsi conférer leur véritable portée universelle. » Le terme « conférer » renferme une ambiguïté et appelle une mise au point car il met en cause un aspect essentiel. Pour nous, le symbolisme des deux mers n’est pas applicable car il n’y a en réalité ici qu’une seule mer, ou plutôt ce qui a été très justement appelé un océan sans rivage et qui n’est autre que la doctrine akbarienne. L’œuvre de René Guénon ne lui a rien « conféré » qui n’y était déjà présent, pas plus que le Sceau des Saints n’a conféré à la sharî‘a de l’islâm quoi que ce soit qui aurait été étranger à celle-ci. C’est toujours et partout la même conception erronée que l’on retrouve et qui découle de l’incapacité d’opérer la synthèse : la Tradition primordiale, le Roi du Monde, la réalisation initiatique par la Connaissance font partie intégrante de la révélation, et même de la loi islamique totale, et c’est précisément Cheikh Mustafâ qui l’a montré. De manière analogue, l’oeuvre akbarienne ne peut pas être opposée au Coran et à la Sunna, comme le font habituellement les exotéristes, alors qu’elle est toute entière, dans son essence et dans le moindre de ses développements, « Coran » et « Sunna ». Michel Vâlsan a mis en lumière que l’œuvre du Cheikh al-Akbar et celle de Cheikh Abd al-Wâhid étaient les deux faces d’un seul et même enseignement ; c’est uniquement dans cette perspective que l’on pourrait éventuellement parler d’un « barzakh ».
Un autre point mérite d’être relevé. Le Cheikh al-Akbar est présenté dans ce passage comme l’« interprète suprême de la spiritualité islamique ». Il y a là un malentendu qui n’est pas sans rapport avec les expressions utilisées dans le texte de présentation de la Collection : « spiritualité la plus pure », « spiritualité la plus haute ». Certes il y est question aussi de l’« intellectualité » et de la « connaissance des principes métaphysiques », mais ces termes revêtent nécessairement un aspect limitatif lorsqu’ils sont séparés d’une notion essentielle de l’enseignement guénonien, celle de « réalisation métaphysique ». L’affinité la plus remarquable entre les deux maîtres est bien qu’ils mettent en lumière, l’un et l’autre, la spécificité de cette réalisation. La réalisation métaphysique par la Connaissance n’est pas l’aspect suprême de la spiritualité, elle est autre chose que la spiritualité et n’appartient pas au même domaine ; René Guénon a été très clair sur ce point. La totalité des « spéculatifs » et la plupart des maîtres spirituels ignorent la portée de cette distinction fondamentale. A l’intention de ceux qui désireraient approfondir cette question, nous pouvons recommander la lecture de notre ouvrage sur la zakât où, à partir de la doctrine akbarienne, les différents degrés apparaissent clairement : zakât légale, zakât spirituelle, zakât métaphysique et initiatique au point de vue de la guidance (irshâd) comme à celui du tasarruf. Comme, pour la première fois depuis le décès de son père, M. Muhammad Vâlsan entend présenter son enseignement au public, il ne peut se contenter de banalités du genre : « Michel Vâlsan fut surtout un interprète autorisé de la Tradition qui fit preuve, tout au long de sa carrière littéraire, d’une compétence hors du commun en matière doctrinale » (cf. p. X). Autorisé par qui ? sinon par le Très-Haut lui-même comme c’est le cas pour tout ce qui se rattache à la da‘wat al-haqq (cf. Cor., 13, l4 et 33, 46). La vérité est que la réunion en un même être des degrés hiérarchisés de l’enseignement islamique (légal, spirituel et métaphysique) est une manifestation synthétique extrêmement rare. Cheikh Mustafâ est le seul maître contemporain qui a réalisé la « Synthèse secourue par Allâh », ce qui n’est vrai ni pour Cheikh ‘Isâ, ni même pour Cheikh Abd al-Wâhid. Cette excellence semble gêner le présentateur qui procède par petites touches pour corriger l’image de notre vénéré maître dans le sens voulu : il a « embrassé l’islâm », il est un « fidèle disciple » et un interprète « autorisé ».
Monsieur Vâlsan souligne à juste titre l’originalité de la méthode suivie par son père en « optant pour un traitement global du sujet lié aux "Lettres isolées" » (cf. p. XXI). Par ailleurs, il opère un rapprochement significatif avec l’étude sur le Triangle de l’Androgyne, « travail que nous présenterons dans une prochaine réédition ». Voilà qui est pour nous d’un grand intérêt et qui appelle, notamment pour des raisons d’actualité, une précision supplémentaire : c’est au même ensemble qu’il convient de rattacher la réédition dans les Études Traditionnelles (au début de l’année 1962) de l’étude guénonienne : Le Christ prêtre et roi. Nous avons l’intention d’approfondir ce sujet dans un prochain ouvrage.
Enfin, nous avons eu la surprise de constater que notre Bibliographie des publications de Michel Vâlsan avait été reprise à la fin du volume (p. 119 à 123). Il va de soi que notre accord n’a pas été demandé et que nous ne l’aurions pas donné s’il l’avait été. La présentation que nous avons faite de ces listes (cf. Études Traditionnelles, 1974, p. 3 à 6) n’a pas été reproduite. Peut-être s’agit-il là de la part de Monsieur Vâlsan d’une marque de délicatesse, car la fin de notre texte, où il est question du « troisième groupe », contient une référence à l’hermétisme qui a été critiquée. Nous reconnaissons aujourd’hui très volontiers que le fait d’appeler « hermétisme » ce qui se rapporte à la fonction eschatologique de sayyidnâ Idrîs pouvait porter à confusion et qu’il valait mieux l’éviter. En outre, ce que nous écrivions à l’époque ne tenait pas suffisamment compte de tous les aspects de cette fonction, puisque le Pôle des esprits humains réside symboliquement à la Station solaire à laquelle Ibn Arabî rapporte également l’ « abrogation » des formes antérieures. Cela dit, l’œuvre de redressement entreprise par Cheikh Abd al-Wâhid et continuée par Cheikh Mustafâ peut être qualifiée d’ « alchimique » à un titre éminent, ce qui vérifie pleinement (mais dans une perspective qui n’a pas été étudiée jusqu’ici) l’affirmation du premier selon laquelle l’alchimie et la science des lettres ne sont qu’une seule et même science. Que l’on nous permette de terminer par un souvenir. Dans l’été qui précéda sa mort, notre maître eut l’idée de nous confier la rédaction d’un compte rendu sur un ouvrage de Titus Burckhardt traitant de l’alchimie. A cette occasion, il prononça un jour la phrase suivante « Qui, de nos jours, sait encore ce qu’est vraiment l’hermétisme ? ». Ce n’était pas une question, mais plutôt une ishâra car il était évident pour nous que celui qui la posait connaissait aussi la réponse.
Venons-en au second ouvrage : Ibn Arabî, Les Révélations de La Mecque, anthologie traduite, commentée et annotée par A. Penot, Éditions Entrelacs, 2009, Collection HIKMA dirigée par A. Penot et J. Annestay.
Bien que le nom du second directeur n’apparaisse pas sur la couverture, sa contribution au présent volume est considérable : il est l’auteur d’une Introduction à la cosmogonie islamique et d’une Introduction à la hiérarchie et aux catégories initiatiques qui correspondent aux deux principales parties dans lesquelles sont rangés les extraits traduits ; cet ensemble s’étend sur plus de 80 pages. Il s’agit d’un ouvrage hybride, au point qu’il comporte deux copyrights distincts, celui de M. Annestay portant sur les deux introductions et sur les « textes additionnels ». Cet individualisme, porté à un degré sans précédent, présente l’avantage de permettre un partage des responsabilités de chacun : la notice finale sur Ibn Arabî, la bibliographie, l’index des noms propres, le lexique des termes arabes et la rubrique « du même auteur » (qui figure à la page 459) ne sont pas de la responsabilité de M. Penot, mais bien de celle de M. Annestay.
Ce qui nous intéresse en faisant ces remarques est que le nom de Michel Vâlsan n’est mentionné nulle part dans la bibliographie : aucune de ses études n’a été retenue. Comme traducteur d’Ibn Arabî, il n’est pas cité une seule fois, alors qu’apparaissent les noms de quelques-uns de ceux qu’il a dirigés : Chodkiewicz, Gril, Gloton, Leconte et Deladrière. S’agissant de M. Chodkiewicz, le procédé qui consiste à citer le nom du disciple et à taire celui du maître est particulièrement anormal et choquant puisque M. Penot lui adresse des remerciements appuyés (p. 17) et que l’auteur du Sceau des Saints a écrit dans sa Préface : « Je dois dire ici, sans espoir de m’en acquitter, ma dette envers Michel Vâlsan ». Mais ce n’est pas là le plus grave. Quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que la façon d’agir de M. Annestay évoque ce que René Guénon a écrit dans Le Règne de la quantité. Lorsque celui-ci aborde la question des duperies diaboliques, il mentionne la présence caractéristique d’un « élément grotesque » et précise : « Le diable est assurément fort habile, mais pourtant il ne peut jamais s’empêcher d’être ridicule par quelque côté » (cf. chap. XXXVII). Or cet élément grotesque s’étale sur une pleine page à la fin du volume : il est grotesque de publier une rubrique intitulée « du même auteur » alors qu’il y a deux auteurs différents ; absurde et grotesque qu’aucune publication de MM. Penot et Annestay ne soit mentionnée dans cette rubrique ; et plus grotesque encore que soient citées à la suite l’une de l’autre « La niche des lumières, trad. Vâlsan, 1983 » et « Le Livre de l’extinction dans la contemplation, trad. Vâlsan, 1984) » sans que soit précisé qu’il s’agit dans le premier cas de M. Muhammad Vâlsan et dans le second de son père ! Une confusion aussi grossière s’ajoutant à l’anomalie inexplicable de la bibliographie ne peut pas avoir était faite de bonne foi. La vérité est que, depuis plus de trente ans que nous sommes le témoin de ce genre de choses, nous n’avons jamais rencontré un tel degré de bassesse hypocrite et haineuse. M. Abd Allâh Penot n’en est pas directement responsable, mais il faut bien dire que sa Préface met au grand jour une inquiétante ignorance ; à partir du moment où il écrit : « Nous n’avons pas l’intention d’aborder le débat relatif à la fonction dont sidnâ Ibn Arabî fut probablement investi » il se disqualifie lui-même et révèle son incapacité à présenter l’enseignement d’Ibn Arabî dans une perspective traditionnelle. De toute évidence, Les Révélations de La Mecque est un ouvrage de faux-monnayeurs ; à quoi bon en faire un compte rendu détaillé ? Nous nous contenterons de formuler deux remarques.
Lorsque le traducteur adresse ses remerciements à Mme Claude Bachelet, il rappelle opportunément que c’est M. André Bachelet qui a introduit M. Annestay dans Vers la Tradition durant la brève période où il a dirigé la revue. Cet auteur est sans doute celui qui a le plus clairement mis en garde contre les dangers inhérents à la situation actuelle de la Franc-Maçonnerie en soulignant que « les organisations traditionnelles subsistant en Occident et notamment la Maçonnerie (sont) aujourd’hui, peut être encore plus que hier, la cible privilégiée des "forces obscures" » et en évoquant à ce propos les « émissaires du satellite sombre »(2). Le diagnostic n’est pas contestable dans l’ensemble, mais ses complaisances à l’égard du mentor occidental de M. Penot montrent bien qu’il n’a pas lui-même le discernement et les connaissances nécessaires pour pouvoir contenir efficacement ces forces.
La seconde remarque se rapporte à celui que M. Penot appelle « notre vénéré maître Ahmad ‘Adil KURSHÎD qui nous commenta des années durant l’œuvre du Shaykh al-Akbar en général et les Futûhât al-Makkiyya en particulier. L’essentiel du présent apport lui revient ». Voilà une déclaration bien compromettante pour le destinataire de l’hommage. Faut-il comprendre que le Cheikh Kurshîd partage le scepticisme de son disciple au sujet de la fonction d’Ibn Arabî ? Ou conclure plutôt que M. Penot s’est écarté de l’enseignement de son maître ? Quoi qu’il en soit, Sidi Abd Allâh serait bien avisé de prendre garde à ceci : tant qu’il ne mettra pas fin à sa collaboration funeste avec M. Jean Annestay, il sera et demeurera le déshonneur de son cheikh !
A. R. Y.
Notes de lecture - 25-04-2010 - LTN.pdf







